Alpiniste à ski encordé longeant une profonde crevasse sur un glacier, la corde se prolongeant hors du cadre vers un partenaire invisible
Photo de NPS Natural Resources, Denali National Park, domaine public, via Wikimedia Commons

Les deux premiers invariants individuels de cette série, le désapprentissage actif et la segmentation entre noyau et périphérie, décrivent ce qui se joue à l’intérieur du dirigeant : ce qu’il abandonne, ce qu’il protège. Le troisième invariant change de point de vue. Il ne s’intéresse plus à ce que le dirigeant fait de lui-même, mais à ce qui l’entoure. Parmi les quinze profils étudiés, aucun de ceux qui atteignent les zones élevées du Coefficient d’Adaptation n’opère en isolation. Tous s’appuient sur des ressources externes. Mais la façon dont ils s’en servent, et surtout la fonction que ces ressources remplissent, sépare très nettement les profils.

Un principe simple : nos angles morts nous sont invisibles

L’hypothèse qui sous-tend cet invariant tient en une phrase : nos propres angles morts sont, par définition, invisibles à nous-mêmes. Un dirigeant peut désapprendre une conviction, formuler un noyau de valeurs limpide, s’interroger sincèrement, il ne verra pas ce qu’il ne peut pas voir. Pour cela, il lui faut un regard qui ne partage pas exactement ses présupposés. C’est ce que le corpus documente, de façon très variable, chez tous les dirigeants interrogés.

Le mot important, dans l’intitulé de cet invariant, est « structuré ». Avoir des gens autour de soi est une chose, presque universelle. Avoir un dispositif, c’est-à-dire des personnes ou des instances dont le rôle est identifié, sollicité régulièrement et capable de dire ce que le dirigeant n’a pas envie d’entendre, en est une autre.

Des points d’appui très différents

Les formes que prend ce soutien dans le corpus sont d’une grande diversité. Certains dirigeants s’appuient sur une personne unique, un point d’appui fondamental, un proche collaborateur ou un partenaire de longue date auquel ils reviennent dans les moments décisifs. D’autres sollicitent un cercle de personnes de confiance, choisies pour leur franchise. D’autres encore s’insèrent dans des réseaux associatifs ou professionnels dont ils tirent des ressources, des contacts et des retours d’expérience. Un dirigeant mobilise ses clients comme interlocuteurs privilégiés, tout en reconnaissant lui-même qu’il souffre d’un déficit de gouvernance externe : personne, au-dessus ou à côté de lui, n’est chargé de le challenger sur ses orientations.

La configuration la plus structurée du corpus est celle d’un dirigeant qui a construit, sur la durée, un véritable écosystème d’appui, où chaque ressource a une fonction repérée et où la sollicitation est anticipée plutôt que réactive. À l’autre extrémité, plusieurs profils n’ont ni mentor, ni réseau formalisé, ni instance consultative. L’un d’eux mobilise ses ressources de façon opportuniste : il fait appel à quelqu’un quand un problème l’exige, sans qu’aucun conseil, aucun pair régulier n’existe en dehors de ces épisodes. Un autre dispose d’un réseau actif et fourni, mais peu architecturé : il existe, il est réel, mais il n’a pas de fonction précise.

La densité ne suffit pas

Deux configurations du corpus permettent de comprendre pourquoi la quantité de relations ne fait pas le travail. Une dirigeante est au cœur d’un écosystème remarquablement dense. Elle est connectée à un très grand nombre de personnes et d’organisations, elle contribue, elle relie. Mais cet écosystème est orienté vers la contribution et la mise en relation, pas vers la contradiction personnelle. On y reçoit des ressources, de l’estime, de l’énergie. On n’y reçoit pas, ou rarement, de remise en cause.

Une autre dirigeante, à la tête d’une très grande organisation, entretient des réseaux d’influence sincères et nourrissants. Là encore, ces réseaux sont peu contradictoires : ils confirment plus qu’ils ne déstabilisent. Dans les deux cas, on est loin de l’isolement, et pourtant la fonction qui importe le plus pour l’adaptabilité, celle qui révèle ce que le dirigeant ne voit pas, reste peu assurée.

À l’inverse, d’autres profils ont fait de la contradiction une fonction explicite de leur écosystème. Une dirigeante s’est insérée dans un dispositif collectif dont le principe même est la confrontation d’idées entre personnes qui ne pensent pas comme elle. Un dirigeant d’entreprise familiale s’appuie sur un conseil d’administration, sur du coaching, sur ses banquiers, et sur son binôme fraternel qui joue, de fait, le rôle de contradicteur permanent. Ces configurations ne sont pas nécessairement plus denses que les précédentes. Elles sont plus utiles, parce que chaque élément a été choisi, ou au moins accepté, pour sa capacité à dire non.

Un dernier profil, dirigeant d’une institution publique, mobilise très efficacement ses ressources sur le plan opérationnel, grâce à un mentor qui lui apporte un cadre et des repères. La ressource est structurante et réelle. Elle ne semble pourtant pas remplir la même fonction que celle du binôme ou du conseil : elle guide, elle n’oppose pas.

Le cas limite du silence

Le corpus comporte aussi un cas qui oblige à une prudence méthodologique. Chez un dirigeant d’entreprise de services numériques, l’entretien ne documente aucun écosystème de soutien pour le dirigeant lui-même : pas de mentor, pas de pair, pas de conseil, pas de structure de supervision. Ce silence est d’autant plus frappant qu’il survient dans un entretien par ailleurs très ouvert sur les doutes personnels et quotidiens du dirigeant, et centré sur des principes d’écoute sincère et d’authenticité.

Il serait tentant d’en conclure que ce dirigeant est isolé. Rien ne permet de l’affirmer. Il peut s’agir d’une absence réelle, ou d’un simple angle mort de l’entretien : le sujet n’a pas été abordé, la relance n’a pas été posée. La grille d’analyse attribue dans les deux cas le score le plus bas, puisqu’elle mesure la preuve disponible, et non la réalité vécue. Ce cas illustre l’une des limites les plus importantes de la méthode : la distinction entre absence réelle et absence documentaire ne peut être tranchée que par un second entretien ciblé, pas par une interprétation de l’entretien existant.

Mais il porte aussi un enseignement plus large. Dans un entretien dont le thème central est l’ouverture aux autres, l’absence totale de mention d’une ressource extérieure pour soi-même est un signal à explorer, pas à conclure. Prôner l’écoute des collaborateurs et ne pas décrire qui, soi-même, nous écoute, est une configuration qu’on retrouve, sous des formes moins extrêmes, chez plusieurs dirigeants dont l’énergie relationnelle est tournée vers les autres plus que vers eux.

Ce qui distingue vraiment les profils

La conclusion de cet invariant est plus nuancée que celle des deux précédents. Le soutien externe est universel dans les zones élevées, mais il ne suffit pas d’en avoir. Ce qui compte, c’est la fonction de contradiction. Un écosystème dense qui valide, qui admire, qui soutient sans jamais opposer, protège le dirigeant de la solitude mais pas de ses angles morts. Un écosystème parfois plus modeste, mais qui inclut au moins une instance ou une personne dont le rôle assumé est de dire ce qui ne va pas, remplit la fonction qui compte pour l’adaptabilité.

La deuxième variable est la structuration. Un soutien sollicité au hasard des crises, même sincère, ne fonctionne pas comme un dispositif. Les profils qui progressent le mieux dans le corpus sont ceux qui ont anticipé : ils n’attendent pas d’être en difficulté pour identifier les personnes ou les instances qui les aideront à voir ce qu’ils ne voient pas.

Ce que cela change concrètement

Cette lecture a une conséquence pratique pour un dirigeant qui voudrait travailler cet invariant. Il ne s’agit pas d’élargir son réseau, ce que beaucoup font déjà par réflexe, mais de le rééquilibrer. Identifier, parmi les personnes qui l’entourent, celles qui sont capables de le contredire sans que la relation en souffre. Leur donner explicitement ce rôle, plutôt que d’attendre qu’elles le prennent. Prévoir des moments réguliers où leur avis est sollicité sur des décisions qui comptent, avant qu’elles soient prises et non après. Et accepter que ce dispositif soit, par nature, moins confortable que les cercles où l’on se sent simplement soutenu. Le corpus suggère que cet inconfort n’est pas un défaut de conception : c’est le signe que la fonction remplit son office.

Pourquoi cet invariant est une condition différenciatrice

Dans la hiérarchie à trois niveaux qui structure cette recherche, l’écosystème de soutien externe structuré appartient aux conditions différenciatrices, et non aux conditions nécessaires. Autrement dit, on peut atteindre la zone intermédiaire sans lui, avec un réseau opportuniste ou peu contradictoire. Mais il devient l’un des leviers qui permettent de progresser. Les profils les plus avancés du corpus sur cet invariant ne sont pas ceux qui ont le plus de relations, mais ceux qui ont organisé, consciemment, la présence d’un regard extérieur capable de les contredire.

La distinction est précieuse pour quiconque cherche à améliorer son propre niveau d’adaptabilité. La question utile n’est pas « ai-je un bon réseau ? », à laquelle presque tout le monde répond oui. C’est « qui, dans mon entourage, a pour rôle explicite de me dire non, et à qui ai-je donné ce droit ? »

Une hypothèse de mécanisme

L’adaptation requiert un feedback externe parce que les angles morts ne se voient pas de l’intérieur. Le dirigeant qui s’appuie sur des personnes qui pensent comme lui renforce ses convictions plus qu’il ne les met à l’épreuve, ce qui rejoint la conclusion du deuxième article : un noyau qui ne rencontre jamais de contradiction n’est pas un noyau éprouvé. L’écosystème de soutien structuré est, en quelque sorte, le dispositif qui rend cette épreuve possible de façon régulière plutôt que hasardeuse.

Reste une limite honnête à cet invariant : le corpus ne permet pas de mesurer directement ce que chaque dirigeant fait réellement de la contradiction reçue. Avoir un contradicteur n’équivaut pas à l’écouter. C’est un point que les prochaines étapes de la recherche devront explorer, en interrogeant non seulement l’existence de ces dispositifs, mais leur effet réel sur les décisions.


Prochain article de la série : le rapport productif au doute, ou comment distinguer un doute qui protège d’un doute qui paralyse.

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